Je hais les gens
J'attends le métro, la moitié d'une fesse reposant à peine sur 1 banc crasseux. La journée sera longue et fastidieuse ; j'aspire à mon heure de vacance cérébrale. C'est ce moment que choisit une folle de Chaillot, dents jaunes et haleine létale, pour venir m'entretenir des prévisions météo à 5 jours et de ce qu'on a plus de saisons, ma pauvre dame. Et bien, je le hais.
3 plombes qu'il m'a fallu hier pour inventer un tout nouveau style de chignon. La vache, j'en étais fière en arrivant en réunion. Bon, c'est sûr, une cinquantaine d'épingles en acier trempé me rentraient dans la boîte crânienne genre multi-brochette, mais c'était du plus bel effet sur la gent masculine du bureau. Ce matin, Sandrine débarque avec le même, mais en mieux fait. Et bien, je la hais.
Le très joli gars du marketing m'envoie un mail fripon qui ferait rougir Brigitte Lahaie. Je m'empresse de lui répondre sur le même ton, sourire en coin et hin hin hin intérieurs. Par-dessus mon épaule, Sandrine n'en perd pas une miette et corrige même une faute d'orthographe. Et bien, je la hais.
J'ai potassé mon argumentaire à fond. Cette année, je vais négocier mon augmentation comme une dingue et faire péter tous les records, c'est moi qui vous le dis. Pas question de me laisser intimider comme la dernière fois, ça va être une tuerie. Au moment où je le tiens au creux de ma main, que s'il s'en relève c'est Steven Seagal, le chef lâche un rot de stentor dans ma face, en joignant l'odeur à la parole. Il m'oblige à remballer mes petites affaires et à me réfugier sous des des auspices qui sentent moins le couscous-boulette. Et bien, je le hais.
Pour me consoler de tout un tas de petits malheurs, je m'offre une séance de shopping. Mais j'ai abusé des donuts au nutella et me voilà coincée dans la cabine d'essayage d'un magasin tendance, bondé de minettes rachitiques, avec un adorable petit pantalon qui ne passera visiblement pas la mi-cuisse. La vendeuse, dans une splendide imitation de Lara Gnangnan sous Maxiton, brame à l'attention de sa collègue à l'autre bout du magasin :"Machine, la p'tite dame é'rent' pu dans l'38, 'y reste la taille du d'ssus ?". Et bien, je la hais.
Je récupère ma voiture au parking souterrain. J'ai un peu sous-évalué la longueur de mon bras pour fourrer le ticket dans la borne, alors j'effectue une jolie manoeuvre de rapprochement. Une espèce de semi-débile sort de sa guérite de gardien de parking à deux balles et me demande, l'air condescendant, si je vais m'en sortir. Je fais le zen en moi et je lui demande s'il aurait osé une pareille question face à un gros moustachu. En réponse, il ricane une blague éculée sur les femmes au volant. J'avais déjà mon permis qu'il échouait à son premier test de QI, ce taré. Et bien, je le hais.
Rendez-vous semestriel chez le guette-au-trou. J'y vais avec l'entrain de Planchette qu'on mène à l'abattoir ; à côté, le dentiste, c'est une promenade en bord de Marne. Comme d'habitude, il me flanque un spéculum glacé là-où-je-pense; comme d'habitude, je le soupçonne de l'avoir collé au congélateur 20 minutes avant la consultation, par pur sadisme. Sentant mon mouvement de recul, il me claque sonorement la fesse en ricanant qu'il faut se détendre, mon petit, c'est tout de même pas de la torture. Et bien, je le hais.
Je suis tranquillement lovée sur mon canapé, à nurser ma Stella toute fraîche et réflechir sur les avantages comparés de la glande par rapport à la flemme. La fenêtre est ouverte sur le chant du merle et le soleil déclinant chauffe encore un bout de salon. Je suis bien. Soudain, mon voisin du dessous, sorti promener la crotte de son chien, se racle la gorge façon Vespa tuberculeuse et en sort un glaviot de la taille d'un placenta. Et bien, je le hais.
Ben oui, je hais les gens. Je n'y peux rien ; j'essaye même de m'amender. Le soir, au fond de mon lit, je fais des prières pour me réveiller le lendemain plus tolérante, moins emportée. Je rêve d'être le clone de soeur Emmanuelle. Mais tous les matins, c'est moi au réveil, de la graine de psychopathe avec des envies de meurtres qui me submergent en vagues régulières. Toutes les 10 minutes environ.
Un jour qui ne sera pas fait comme les autres, je passerai à l'acte, vous verrez, j'en collerai un sous le tram. Même qu'on en parlera à la télé et que mon voisin du dessous y dira que j'étais pourtant une gentille petite dame sans histoire. Et pour ponctuer ça, il crachera par terre, un glaviot de la taille d'un placenta.
Des bises, parce que vous, je vous aime.
Marie