Merci, mais non merci.
Mon grand,
Ta lettre mériterait mieux que d'y répondre, j'en ai une conscience douloureuse.
Ce que tu m'y écris devrait me monter en bang à la gorge, faire éclater des bulles sonores dans mon crâne, dissoudre mes dernières résistances et en faire un jolie flaque, dans laquelle je pataugerais, bras ballants et sourire béat.
Chaque femme devrait en recevoir au moins une semblable au cours de sa vie, parce que c'est un présent inestimable, le don de soi, l'abandon à l'autre.
J'aurais tant aimé la recevoir avant que les gros goujats, les pieds bots de l'âme, ne pervertissent la mienne. Avant de savoir qu'il n'y a d'amour que temporaire et dissoluble dans la boue du quotidien.
Mais c'est du gâchis ; je ne suis pas l'écrin idéal pour recevoir un tel bijou. C'est comme offrir un Seurat à Stevie Wonder.
Je n'aime plus comme tu me demandes de le faire. C'est fini et quelque chose au fond de moi gronde que c'est définitif. Oh, bien sûr, je sais encore faire trembler mon coeur, le laisser s'emballer et monter le sang à mes joues. J'ai gardé aussi quelques mots et des caresses tendres en réserve, pour les jours de disette. Je suis toute prête à t'en ouvrir la porte, si ça te dit.
Mais pour l'absolu, les bras grands ouverts, la tête qui tourne, les mots qui riment avec éternel et toujours, ce n'est pas chez moi que tu les trouveras. Je ne veux plus cambrer mon âme pour qu'elle épouse celle d'un autre. Les courbatures sont trop douloureuses au réveil. Je ne sais plus faire ça.
C'est venu petit à petit, sournoisement. Peut-être que le feu n'était pas assez fort au départ, pour s'éteindre aussi vite. A la naissance de mon fils, déjà, tout ce que je ne ressentais pas pour lui me paraissait fade. Manger de la terre après le nectar, en quelque sorte.
Et puis son père a achevé de laminer la terre déjà brûlée. Plus rien n'y pousse, mais c'est calme et l'on peut s'y étendre au soleil et se reposer un instant.
Mais à te lire, je ne suis pas sure que tu attendes de moi la paisible promenade, que seule je suis capable de te proposer.
Et parce que je sais mieux que quiconque que c'est un marché de dupes, que la balance ne s'équilibre pas, je préfère encore te voir le proposer à une autre. C'est le plus gros morceau de moi que tu auras jamais.
Merci d'avoir pris un instant ma petite main dans la grande tienne.
Des bises, très tendres, sur ton front, tes yeux et tes joues.
Marie