12 septembre 2005
Le thé rue Georges Mandel ou y'a pas de mal à se faire du bien
Elle saisit l'anse d'une tasse Wedgewood fine comme du papier cigarette entre le pouce et l'index. Son autre main repose bien à plat sur sa cuisse - une main splendide, cinq ongles rouge sang de forme parfaite, de la caillasse de prix jusqu'à la première phalange de l'annulaire. Du coup, je fourre mes moignons rongés jusqu'au sang sous mes genoux, de peur qu'elle en vomisse ses scones.
Tout en elle est élégant. Pas un pli sur son corsage, pas un cheveu sortant de son chignon. Sa voix est posée, ses gestes gracieux, ses yeux impeccablement maquillés. Je ne réponds à ses questions mélodieuses que par onomatopées, parce qu'en comparaison, je coasse. En plus, j'ai la bouche pleine de ses délicieuses pâtisseries.
Parce qu'elle est excellente cuisinière. Et son intérieur est parfaitement tenu. On mangerait par terre, mais ce serait dommage, quand la porcelaine est si belle. Au salon, rien d'ostentatoire ; la table à thé assortie à la méridienne, le tapis d'Iran, le Ming en vitrine. Si je passais mon 50m² au chalumeau, j'aurais peut-être une chance d'échapper à la honte de la faire venir chez moi.
Sa conversation est raffinée, ses assertions appropriées. Elle a des idées passionnantes et on pourrait l'écouter des heures. Elle a le bon goût de ne pas rire de ses traits d'humour. Moi non plus, je ne ris pas ; j'ai des morceaux de myrtilles entre les dents.
Son regard s'illumine quand son époux nous rejoint. Il l'embrasse sur le haut du front et elle ferme les yeux de contentement. Elle le laisse parler, il l'écoute attentivement en hochant fièrement la tête, elle remplit sa tasse avant qu'il ne la tende, il se lève en même temps qu'elle quand elle part à la cuisine. Je m'efforce de ne pas penser aux cris, aux injures, à la vaisselle qui volait, aux portes qui claquaient et à la dernière gifle qui m'a laissée à moitié sonnée dans la salle de bain.
Sur la cheminée, trône, dans un joli cadre marquetté, la photo de leur dernière réunion de famille. Les cousins, les grands-oncles, les jeunes et les vieux se tassent sur le perron de la maison familiale pour tenir dans le champs. Il sourient, ils se tiennent qui par les épaules, qui par la taille. On devine qu'il ont passés tous leurs étés ensemble, que les repas du dimanche ont résonné des cris, des rires et des conversations animées. A notre dernier repas de famille, après l'enterrement de mon oncle Bernard, j'ai versé le contenu de mon assiette sur les genoux de ma cousine Céline, cette grosse conne. Ça a fini en bataille rangée.
Et soudain, la jeune fille au pair apparaît, traînant à sa suite le petit Paul. Mais putain, qu'est-ce que son fils est MOCHE !!!
Des bises,
Marie
21 juillet 2005
Uncle Robert et Auntie Judith
Ça y est ; comme tous les ans à la même époque, il débarquent de Toronto et, comme tous les ans à la même époque, c'est moi qui m'y colle pour aller les chercher à Roissy et les déposer à leur hôtel. Ils descendent toujours au Royal Saint-Honoré, à quelques pas du Louvre où Tante Judith passe le plus clair de ses journées d'été.
Bien sur, leur avion a été retardé de plus de 3 heures. C'est rituel : j'arrive avec une demi-heure d'avance pour être sure qu'ils ne poireauteront pas (ils détestent poireauter) et leur avion est sytématiquement retardé. Mais le jour où j'anticiperai et où j'arriverai à la bourre, Uncle Rob, Auntie Jude, leur 5 insoulevables valises en shintz caca d'oie et une immense malle rouge vif m'attendront de pied ferme à la porte de débarquement.
Enfin, les voilà. Je me suis toujours demandé pourquoi, alors qu'ils sont indécemment riches, mon grand-oncle et ma grand-tante semblent se saper à l'Armée du Salut.
Tonton porte un improbable costume en Tergal qui bouloche ; dans les années soixante, il devait surement être kaki. La veste porte les reliefs du contenu de 3 plateaux repas gracieusement offerts par Air Canada ; Uncle Rob mange approximativement. Le pantalon lui donne l'air, lui qui est taillé comme Stan Laurel, d'avoir volé celui d'Oliver Hardy : il flotte autour de son immaculé mollet, laissant apparaître une cheville maigrichonne et éparsement poilue. Ses chaussettes sont faite d'une matière dont je te fiche mon billet qu'elle est hautement inflammable. Il a encore maigri depuis l'année dernière. Ses lunettes (de la récup' aussi, hein, y'a pas de petites économies : monture en métal argenté et la barre noire en face des sourcils) sont posées très en haut d'un long nez busqué. Elles lui font de gros yeux globuleux et un regard de poisson mort. Deux énormes bouquets de poils sortent de chacune de ses oreilles, plantées à la perpendiculaire de ses grosses joues flasques. Il a la bouche molle et humide (deux petits filets blancs collent les commissures), les sourcils broussailleux et Méphistophéliques et le menton en galoche. Dieu me tripote, mais il s'est fait un fantastique comb-over ! Il l'a artistiquement plaqué de l'oreille gauche à l'oreille droite, formant un raie grasse et croûtée. Il serre contre sa poitrine sa légendaire mallette chirurgicale. Si tu es patient, je t'en parlerai plus loin.
Derrière lui, Auntie Judith est telle que je l'ai laissée l'année dernière. Même robe de polyester vert clair (elle la trainera tout l'été et ne la remplacera qu'en octobre pour une robe de laine vert foncé ; Tata est une monomaniaque du vert), même chignon riquiqui sur le sommet du crâne, mêmes sandales monacales, même pilosité faciale aussi rebelle qu'inconvenante (oui, Tata a du poil au menton et ça pique quand elle t'embrasse).
Nous empilons les 13,5 tonnes de valises sur un chariot à roulettes qui n'en demandait pas tant, puis dans ma voiture qui crie grâce et nous fonçons vers Paris.
Je connais si bien le rituel qui suivra notre arrivée à l'hôtel, que j'en frémis à l'avance. D'abord, il faudra de nouveau se fader les valises (et Tonton ne nous aidera pas à cause de son hernie discale). Puis, il faudra à toute vitesse monter le tout dans la chambre et procéder au déballage du véhicule rouge cerise et de ses satellites sur le tapis. Mais cette année, j'ai droit à de l'innovation !
Fioles, tubes, bouteilles, thermomètres, poudres et pilules, se disputent la place avec les hardes multicolores sorties de chez le bon Abbé Pierre, les bouquins d'archéologie, les guides Michelin en prévision du prochain voyage culturel, et, à la place d'honneur, l'énorme balance numérique super-précise : il faut, m'explique Tata, qu'elle enregistre son poids au QUART d'once - condition essentielle et indispensable pour évaluer les progrès du régime prescrit par son Gourou chinois.
Oh ! C'est l'heure de la prise de température ! On sort le volumineux thermomètre buccal et un gros cahier à spirales. Peu importe ou l'on se trouve, dans le mall, au restaurant, à la poste. Selon les instructions du Gourou, la température est prise sans faute 4 fois par jour et le résultat est religieusement noté dans le cahier. Pas un bruit autorisé pendant l'opération, car le thermomètre émet un bip imperceptible au moment crucial où la température a atteint son maximum. Alors "Silence dans les rangs !". Le Gourou a declaré que Tantine avait une température basale insuffisante. Mais nous constatons que grâce au régime et aux potions prescrites, elle est en train de remonter courageusement de quelques dixièmes de degrés Fahrenheit, ce qui explique qu'elle se sente nettement mieux cette semaine. Sur le précieux registre, il y a aussi une colonne réservée aux "bowel movements". Exemple : "August 23rd. Bowel moved at 8:07am". Colonne suivante : " 22hours and 3mn after preceding bowel movement". Mais nous regrettons de devoir interrompre cette lecture édifiante, car il est l'heure de procéder à la 2e prise de température. Chut ! Prière d'attendre après le bip.
Pendant ce temps, On nous a servi le thé. Tonton arrive au salon avec sa mallette médicale, la fameuse, et s'installe avec nous sur le canapé (pour regarder les dernières péripéties Londoniennes) tout en fouillant bruyamment dans ses maintes trousses bourrées d'instruments et de fioles dignes de la salle d'opération du Professeur Barnard. Il en sort un écheveau de soie dentaire qu'il dévide abondamment avec le geste large et noble de la Semeuse et en écartant bien les coudes, il passe le fil entre chaque molaire pour en faire sauter avec des "plocs" évocateurs les parcelles nauséabondes qui fusent de toute part et dans toutes les directions, telles les projectiles du malencontreux bus de Tavistock Place... D'ailleurs, sur l'écran de la télé, on ne sait plus les distinguer les uns des autres... Ne t'évanouis pas, ce n'est pas fini....si tu peux te retenir de vomir encore 5 secondes...
Cette cruciale opération terminée, l'oncle Robert sort de son sac noir l'instrument de métal muni d'une pointe de caoutchouc et qui est destiné à détacher la couche de "plaque dentaire" des gencives dans la plus stricte intimité. Malheureusement pour moi, toujours assise dans le canapé du salon, l'oncle Robert en a décidé autrement. Cette opération aussi efficace que délicate mérite, pour le moins, de faire l'objet de l'admiration générale - et mieux, d'une étude anthropologique : ainsi, nous avons droit au spectacle accompagné du grincement de chaque navette du caoutchouc sur la courbe du collet de chaque chicot, aller et retour, retour et aller, jusqu'à ce qu'enfin l'instrument chargé de son butin soit rejeté sans cérémonie et SANS NETTOYAGE au fond de la trousse noire. Puis on referme les trousses les unes après les autres avec grand fracas, comme les sas de la fusée lunaire et on replace la mallette bien en évidence sur la table basse avec la théiere, les tasses et les biscuits, en attendant la prochaine session. Mais non, ne t'impatiente pas : celle-ci aura lieu (sans merci) après la moindre ingestion de nourriture, fut-elle un scone ou un muffin. Je te jure que je n'invente rien. Et j'aurai droit à ce spectacle 2 fois l'an, tous les ans, jusqu'à la fin des temps, parce qu'ils prennent tellement soin d'eux, Tonton et Tantine, qu'ils nous enterreront tous.
Des bises
Marie
09 juillet 2005
Changement de point de vue
Début juillet, ils se donnaient rendez-vous à mi-chemin, sur le parking d'un restaurant, pour l'échange annuel des enfants.
Pendant des années, j'ai vu le sourire tremblant de ma mère, bras ballants, s'éloigner par la lunette arrière de la voiture. Premier jour des vacances, la peur panique de ma soeur à mes côtés, lutter contre mes larmes et imaginer celles de maman, le front appuyé sur son volant.
Pendant des années, j'ai attendu que ce temps passe, où je ne dépendrais plus d'un calendrier fixé en audience. 31 jours de juillet à rebours, 744 heures de manques et de frustrations, 45 384 minutes à se demander comment se déroule la vie qu'on a laissé derrière, 2 723 040 secondes à donner le change et à forcer son rire.
Pendant des années, ma mère m'a manqué à chaque instant. Et elle manquait tant à ma soeur, qu'elle me manquait doublement. Et ça rendait mon père tellement malheureux qu'elle me manquait triplement.
Pendant des années, je me suis juré que quand je prendrais le contrôle de mon existence, je ferais du mois de juillet une fête permanente.
J'ai déposé mon fils chez son père juste avant qu'ils ne partent pour l'aéroport. Il s'est retourné pour me voir par la lunette arrière et je suis restée les bras ballants. Puis, j'ai longuement pleuré, le front appuyé sur mon volant.
C'est toujours le mois de juillet. J'ai juste changé de point de vue.
Des bises
Marie
04 juillet 2005
Les juillettistes
Bon, voilà, c'est parti pour une autre saloperie de mois de juillet.
L'année dernière, pour m'éviter de devenir coconut, Marion et moi avons joué à tout un tas de petits jeux abrutis, concoctés par nos esprits malades.
Par exemple, pendant la pause déjeuner, on allait se garer sur le bord de la nationale, lunettes de soleil sur le nez et on visait les voitures qui passaient avec un sèche-cheveux. Juste voir la tête incrédule des conducteurs nous faisait littéralement pisser de rire.
On a aussi harcelé le chef de l'Audit Interne en laissant des messages à caractère pornographique sur sa boite vocale. Je n'ai jamais poussé autant de soupirs d'extase que l'année dernière au mois de juillet.
Et puis on attendait avec une impatience insoutenable que quelqu'un nous demande de faire quelque chose pour lui demander s'il (ou elle) voulait des frites avec ça. Ou un mars. Ou une pipe. Ça dépendait de l'interlocuteur.
Trois semaines durant, on a remplacé toutes les capsules de café par du déca et quand on a estimé que tout le monde s'était suffisamment habitué, on a tout changé pour du Ristretto. Le chef en a eu des tremblements irrépressibles pendant 3 jours.
Sandrine nous avait raconté que son mec, maladivement jaloux, vérifiait compulsivement ses talons de chèques. Alors Marion est allée chourrer son chéquier pendant qu'elle était en réunion et on en a subtilisé 2. Sur les talons, on a marqué "petites faveurs sexuelles" à la ligne objet.
Pendant toute une journée, j'ai finit toutes mes phrases par "c'est ce qu'a dit le prophète". Ce jour là, vers 17 heures, Marion a fait pipi dans sa culotte.
On a aussi eu une journée des démarches à la con, pompée sur le sketch hilarant des Monthy Python. Après, on a été convoquées à la médecine du travail.
Le samedi, on allait au marché et on arrêtait toutes les vieilles dames un peu mochingues pour leur demander si elles étaient mâles ou femelles. Et quand elles répondaient, on riaient tellement hystériquement qu'elles se sauvaient en trottinant.
Un soir, j'ai emmené Marion à l'Opéra Bastille écouter Le Cenerentola et j'ai chanté par dessus la soprano pendant tout le premier acte. Elle riait tellement qu'elle a ruiné une autre culotte.
Un dimanche, on a emmené sa nièce de 10 ans au zoo de Thoiry. Sur le parking, on s'est mises à courir comme des dératées en criant "sauvez-vous, sauvez-vous, ils s'échappent".
Pour se venger des deux culottes perdues, Marion s'est mise à hurler "j'ai gagné, j'ai gagné !!" à chaque fois que ses billets sortaient du distributeur automatique. Même à jeun, je vous jure, y'a de quoi se tordre.
Vers la fin du mois et malgré tout ça, j'étais au bord de la crise de nerf. Alors Marion a tendu des moustiquaires tout autour de mon bureau, elle a collé deux faux palmiers en carton-pâte au milieu de la pièce et m'a prêté son CD de Cocktail. C'est Kokomo qui m'a sauvé la vie.
Cette année, il va falloir faire fort...
Des bises
Marie
PS : hé, si vous avez quelques idées, hein, vous gênez pas, surtout !
17 juin 2005
Il est mort le sommeil, il est mort...
Je suis née avec mouche tsé-tsé integrée. Enfant, j'étais capable d'enquiller des nuits de 18 heures, si personne ne venait me tirer de ma couette. Une vraie bûche. Mes parents m'ont fait passer tous les tests imaginables, histoire de s'assurer que je n'étais pas atteinte d'une tare incurable. Mais non, je suis juste estampillée gros loir.
Un jour, je me suis endormie sur un banc dans la cour, à la récréation de 10 heures et comme personne ne s'est aperçu de ma disparition avant, j'ai pioncé là jusqu'à la sortie, vers 16h30. Un vrai phénomène de foire.
Et avec ça, je suis capable de trouver le sommeil dans à peu près n'importe quelles conditions : une bonne vieille planche à clous et hop, Marie entame sa sieste. A la belle époque des folles sorties en boite de nuit, j'ai même réussi à piquer du nez dans la salle "techno" de la Loco, la tête appuyée contre une enceinte.
Quand mon fils est né, j'ai eu des sueurs froides en pensant que je ne serais jamais capable de me réveiller pour le nourrir. Et, si je me suis, par miracle, levée au moindre de ses grognements, je ne peux pas jurer avoir été totalement consciente à chaque fois.
Des années de couchage tête-bêche avec la Milousette, ses orteils dans mes narines ; une décennie de partage de pieu conjugal avec l'homme qui, la tête à peine posée sur l'oreiller, se prend pour une mobylette kittée ; une têtée toutes les 3 heures, puis 12 interventions d'urgence par nuit, pour s'assurer que nonon, il n'y a pas de monstre sous le lit ; quelques mois de shootage à la fluoxétine ... rien n'y a fait ! J'ai un sommeil de plomb. Enfin, j'avais, jusqu'à cette semaine.
Je me suis réveillée à exactement 2h27 dans la nuit de lundi à mardi et n'ai pas réussi à fermer l'oeil depuis. Pas sommeil. En pleine forme. Prête pour le marathon. Super énervant...
Ah, c'est sûr, ça me fait gagner un temps fou pour la paperasserie administrative et je suis incollable sur les programmes de la nuit de TF1. J'ai même passé une bonne partie de la nuit dernière à récurer ma baignoire à la brosse à dents. Mais là, quand même, je commence à voir des petits moucherons...
Des bizzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz
Marie
14 juin 2005
L'envie
Au bac à sable, déjà, le petit d'homme se montre très peu enclin à se contenter de ce qu'il possède. Il est là, il tapote gentiment le fond de son seau avec sa pelle ; sa maman le couve du regard, prête à dégainer le kleenex (la morve au sable, elle n'aime pas maman...) ; le monde tourne au rythme de ses tremblements de lèvre inférieure. Il sait qu'il sera nourri avant la faim, que la triple épaisseur de coton imbibé de pisse et les élastiques "là" le garantissent de toute intrusion silicée (malheureusement pas des oxyures, mais c'est une autre histoire) et qu'un jour viendra où il flinguera papa pour épouser maman. Il devrait être heureux.
Il suffit cependant que débarque un autre lardon dans l'idyllique tableau, pour que le petit d'homme fonde un fusible et exige scéance tenante la pelle rouge de l'intrus. Quoi la bleue est bien aussi ? Tu rigoles ? Il VEUT la rouge.
La vie du petit d'homme ne sera qu'une succession de ces instants de frustration intense. Le petit d'homme a toujours une pelle rouge après laquelle courir.
D'où vient-elle, l'envie ? Le besoin, j'ai bien compris le concept. Si tu ne l'assouvis pas, tu meurs. Ou tu exploses, ce qui n'est pas beaucoup plus réjouissant. Mais l'envie, hein, d'où elle vient ?
Tu passes ton temps et ton énergie à te construire une vie pas trop désagréable là où tu te trouves. Un appartement joliment décoré avec des géraniums sur le balcon, un boulot gratifiant, des enfants brillants et bien élevés, des potes marrants... Et subitement, l'envie d'être ailleurs te prend, te retourne et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, tu es prêt à jeter aux orties tout ce pourquoi tu t'es battu jusque là.
Tu es sûr de toi, tu sais ce que tu vaux, tu marches la tête haute et le claquement du talon sonore dans la rue. Tu t'aimes bien. Soudain, tu croises l'intrus du bac à sable et sans que tu saches pourquoi, tu a terriblement envie de ses godasses, son mec, son boulot, sa vie. Toi, à côté, tu trouves que tu pues.
Tu sors de table et tu as les dents du fond qui baignent. Tu as tassé le tout avec une bonne Marlboro rouge et fait sauter le premier bouton de ton 501. Tu te dis que rien jamais ne pourra plus entrer dans ton estomac. Tout à coup, la télé te susurre à l'oreille que rien, décidément ne vaut une glace Hägen Dasz. L'envie balaye tout sur son passage, y compris la perspective de sangloter demain matin, quand ta balance t'annoncera d'un voix désincarnée que tu as ... pris ... 500 ... grammes ... depuis la dernière pesée.
Tu as juré devant Dieu (ou toute autre autorité équivalente) que le prochain mec que tu laisserais dégraffer ton soutif' serait le réanimateur de la maison de retraite où tu ne manqueras pas de finir tes jours. Le célibat est ton crédo, les hommes, tous des salauds d'éjaculateurs précoces. D'ailleurs, elle est pas belle, ta vie de célibataire ? Tu peux garder tes chaussettes au pieu, y laisser autant de miettes de biscottes que tu veux, chialer en matant le téléfilm de l'été sur la une. Tu n'abandonnerais ces privilèges pour rien au monde, hein ? Attends que le premier clampin un peu musculeux te passe sous le nez et tu verras, le pouvoir de l'envie. Elle raccourcira tes jupes, mettra le feu juste en dessous et tu ne tarderas pas à danser sur les cendres de tes belles promesses.
Ça me désole de l'avouer, mais depuis le bac à sable, je n'ai guère évolué...
Des bises
Marie
02 juin 2005
Y'a des Martins comme ça...
Martin fait comme qui dirait partie de la famille. A 18 ans, la Milousette a fréquenté assidûment ses cours d'éducation sexuelle pendant 6 mois et a fini par le recycler en meilleur pote. Depuis, Martin est de toutes les communions, les baptêmes et les mariages. Il coupe la dinde àThanksgiving, offre des fleurs àTamère pour son anniversaire et s'entend avec mamie comme larrons en foire.
Quand j'ai le moral en berne, j'appelle Martin et il me fait rire aux larmes. Quand ma voiture est en panne, Martin fait le taxi, sans les propos racistes et le sapin qui sent bon. Quand Nat veut jouer au foot, Martin apporte son ballon et accepte les tortures du petit animal sans broncher. Quand je suis d'humeur Rotteweiler, Martin se laisse mordre les mollets, prête le flanc à ma méchante rogne ; tout juste s'il ne dit pas merci quand j'ai fini.
Bref, Martin est un petit peu amoureux de moi et j'en profite honteusement.
L'autre soir, Martin a débarqué sans crier gare avec une bouteille de calva. Moi, j'avais à mon actif une réunion qui avait failli dégénérer en bagarre générale, une énième prise de tronche avec mon ex, des factures plein la boite aux lettres et des hormones en furie qui me jouaient Mabrough s'en va t'en guerre dans le bas du ventre.
Martin s'est assis à coté de moi sur le canapé et on a parlé de tout et de rien. Quand la bouteille a été à moitié vide, Martin s'était sensiblement rapproché et j'avais les yeux en accent circonflexe. Quand la bouteille a été au trois quart vide, Martin avait passé son bras autour de mon cou et je ne me souvenais plus de mon nom. Quand la bouteille a été vide et sèche, Martin explorait le fond de ma gorge avec sa langue et je savais chanter la Marseillaise en Polonais. Mais pas en même temps.
Cette nuit là, Martin et moi avons pété un pied de mon sommier. Je ne peux pas honnêtement dire que je me souvienne de tous les détails, mais au réveil, ma première impression était excellente. La seconde moins : je venais de coucher avec l'ex de ma soeur, ce qui revenait dans mon esprit à coucher avec ma soeur. Juste une question de timing.
Ce soir, il m'a fallu un pack entier de 1664 pour avouer ça à la Milousette. Depuis, elle est prostrée sous la douche et je n'arrive pas à la décider à en sortir. Dans 2 heures j'appelle les urgences psychiatriques.
Des bises
Marie
30 mai 2005
Bad Karma
Pondérée, calme, concentrée, gracieuse, raisonnable, mesurée, polie, serviable, équilibrée, soigneuse, posée, attentive, silencieuse, intuitive, ascétique, discrète, délicate, méthodique, sobre, régulière, douce, sérieuse, distinguée, courageuse, refléchie, charitable, souriante, obéissante, logique, patiente, précise, rassurante... voilà ce que je n'ai aucune chance de devenir dans une autre vie, puisque, je suis tout le contraire dans celle-ci.
Bah, je ferai avec, hein !
Des bises
Marie
PS : en revanche, je vous serais reconnaissante de bien vouloir éviter de continuer la liste dans les commentaires, avec des qualificatifs du genre grande, athlétique, mince, ou musclée, parce que j'ai oublié, moi, d'y mettre saine d'esprit.
27 mai 2005
La place que prend l'absent
Il n'appelle pas. Il n'écrit pas.
Il pourrait ne pas exister si je ne pensais pas à lui jour et nuit.
Et je prends toute la mesure de l'oxymore. Le silence est assourdissant, son absence envahissante.
OK, ta gueule Louise Labé, ravale ton sonnet et remets-toi au boulot.
Des bises
Marie
26 mai 2005
Gollum a rôti
Aux premiers rayons du soleil, c'est traditionnel, les petits mickeys se ruent sur la terrasse de la cantine. Et comme il n'y a pas assez de tables (bancales et crasseuses) pour tout le monde, il y en a qui seraient prêts à se battre à grands coups de plateau pour un déjeuner en plein cagnard.
Chez moi, la perspective de devoir poser mes cuisses délicates sur une chaise (crasseuse et bancale) métallique qui a chauffé à blanc toute la matinée et d'exposer ma carnation de lapin albinos au grand Râ, ne provoque pas d'enthousiasme débordant. Tous les ans, je place même mon plaisir dans le fait qu'enfin, on peut manger tranquille à l'intérieur, sans forcément être obligé de subir la conversation inepte de tous un tas d'inconnus.
Mais aujourd'hui, j'ai décroché le gros lot : je déjeune avec Thibault, le gars de l'audiovisuel qui fait se liquéfier toutes les filles dans un rayon de 10 kilomètres. Et Thibault, le soleil, il aime (ce qui explique probablement l'appétissante couleur mordorée de ses biceps et les fines tâches de rousseur ornant le plus joli nez en trompette de la création).
Nous nous installons donc en terrasse, lui sous le regard concupiscent de toute la gent féminine présente, moi en rameutant autant de tissu que possible pour faire écran entre mes fesses et le métal en fusion.
Évidemment, je me suis assise de manière à avoir le soleil en pleine poire ; j'ai les yeux qui pleurent, qui plissent, je sens mes lentilles fondre lentement sur ma cornée. Mais Thibault vaut bien ça, hein. Alors, pour compenser la perte de mon atout majeur (mes yeux bleus), j'en fais des tonnes : j'ondule, j'imparfait-du-subjonctif, je rire-cristallin.
Pourtant, plus le déjeuner avance, plus Thibault semble mal à l'aise. Il ne me jette que de rares coups d'oeil gênés, regarde avec insistance l'intérieur de la cafétariat et finit par me proposer, au bout de 25 minutes de mettre fin au repas.
Piquée au vif, je lui fait le coup du sourcil (si vous ne savez pas, demandez à Milousette, ça la glace sur place, en général) et lui dit que si je l'enquiquine, surtout, il doit me le dire.
Ben non, en fait, je ne l'enquiquine pas. J'ai simplement pris le coup de soleil du siècle en plein sur la figure et ressemble trait pour trait à la salade tomates-mozarella qu'il n'ose plus manger, tellement ça l'impressionne.
De retour dans mon bureau, j'ai décliné toutes les réunions de l'après-midi et je me planque. J'ai un carnaval de Rio qui me bat en rythme dans chaque joue et je dois lutter de toutes mes forces contre moi-même, pour ne pas me plonger la tête dans l'aquarium de l'entrée. Je me demande comment je vais pouvoir me traîner jusque chez moi sans clamser en route.
Thibault a appelé ma secrétaire 3 fois pour prendre de mes nouvelles, mais je pense que je vais lui faire dire que j'ai succombé à la malaria, Je préfère qu'il ne me voie comme ça. Il faut dire que depuis la phase écarlate, j'ai pris une teinte tirant plus sur l'aubergine, striée de tout un tas de petits plis blancs autour des yeux. Une reine de beauté...
Des bises, mais ouh, doucement, allez-y mollo, ça picote, ça picote.
Marie