01 août 2005
Pierre
Son père avait été le best man du mien et vice versa. Sa mère et la mienne passaient leur temps et leur argent en conversations téléphoniques transatlantiques, à piapiater sur tout et sur rien. Ils s'entendaient tous comme larrons en foire. Il débarquait tous les étés avec ses 3 frères et soeurs, ses parents et leur chien, dans notre maison de campagne, transformée pour deux mois en gigantesque camp de vacances joyeusement bordéliques.
Il était de 6 ans mon aîné et nos parents racontaient, goguenards, qu'il était fou de moi depuis qu'il m'avait aperçue, de l'autre côté de la vitre de la nurserie. Quand j'étais encore bébé, il venait me chercher au petit matin dans mon lit à barreaux et me gardait avec lui jusqu'au réveil des adultes, malgré les crises d'hystérie de ma mère, qui voyait d'un mauvaise oeil que ce gnome manipule sa première née comme un poupon de célluloïde. Mais, constant, il continuait à me prendre sur ses genoux dans le grand rocking chair pour me chanter des comptines.
Plus tard, je le suivais partout. Quand il enfourchait sa bicyclette pour foncer sur les 5 kilomètres de route poussiéreuse qui séparaient la maison du petit magasin, je n'avais pas besoin de le supplier longtemps pour qu'il accepte de me prendre sur le porte-bagages. Arrivés là, il dépensait tout son argent de poche pour m'acheter de la réglisse, dont j'étais folle. Jamais il n'a pu sortir son kayak ou le canot à moteur de papa sans être sommé par le petit tyran que j'étais de m'emmener avec lui. Et il en semblait ravi.
Le soir, devant la télé, nous partagions le même fauteuil bicentenaire, dont un ressort cassé nous obligeait à nous tasser l'un sur l'autre, tout contre le dossier. Il m'expliquait les films et me cachait les yeux quand il estimait que les images étaient par trop choquantes pour mon jeune regard. Comme il avait le droit de s'approcher de la grande cheminée, il y faisait griller mes guimauves et soufflait dessus pour que je ne me brûle pas.
Lui qui se battait comme un chiffonnier avec son frère et qui lui collait régulièrement des peignées d'une violence rare, il était avec moi d'une patience et d'une douceur angélique. Je pouvais faire de lui absolument tout ce que je voulais. Je me souviens l'avoir maquillé, habillé avec les vieilles robes de maman et l'avoir appelé Christine toute une journée sans qu'il ne s'en plaigne un instant. Il a passé un nombre incalculable d'heure à tenter de m'apprendre les règles des échecs, les fables de La Fontaine, à batter comme les pros, le nom des différentes sortes de bestioles multipodes qui grouillait au jardin, les meilleures galets à ricochets, comment enfiler un ver sur l'hameçon, à faire mes lacets, comment écraser les groseilles entre langue et palais pour qu'elles ne fassent pas monter les larmes. Il a couru des kilomètres derrière mon vélo privé de ses roulettes et traversé ronces et orties pour récupérer la balle de base-ball que je prenais un plaisir sadique à y envoyer.
Nos parents disaient en riant qu'ils finiraient par nous marier et que nous ferions de beaux enfants.
Puis, la maison au bord de la rivière a été vendue et nous nous sommes retrouvés du même côté de l'océan.
A 17 ans, il a integré l'École de l'Air de Salon-de Provence et nous ne nous sommes plus vus. Les seules nouvelles que j'en avais transitaient par papa, qui le voyait de temps à autres au centre de parachutisme.
L'été de mes 16 ans, lorsqu'il y fut l'instructeur de mon stage d'initiation, nous ne nous étions pas parlé depuis plus de 5 ans.
Il était devenu extrêmement séduisant ; j'étais devenue une femme. Et comme de sauter ensemble d'un avion à s'envoyer en l'air il n'y a qu'un pas sémantique, il fut également mon premier amant. Il était incroyablement doux et prévenant, me murmurait mille tendresses à l'oreille.
Il avait, une fois de plus, joué son rôle d'initiateur aux choses de la vie. Je n'ai jamais plus aimé un homme comme je l'ai aimé cet été là. Et si nous ne nous sommes pas mariés, comme nos parents en rêvaient, il a quand même été mon premier et unique époux de l'âme.
Maman m'a téléphoné ce matin. Pierre vient de sombrer dans un coma profond et irréversible, provoqué par la sclérose en plaque que les médecins lui avaient diagnostiquée il y a tout juste 1 an.
Et monte en moi la peur panique que sa dernière initiation ne soit celle du veuvage.
Des bises
Marie
Commentaires
Baisers.
Pensées.
Life sucks....
Non, rien.
La vie, ça finit toujours mal (Marcel Aymé).
Et merde !
Moi qui me réjouissais hier pour toi d'avoir retrouvé ton petit démon adoré ...
***
Rien à dire, hélas. Juste des bises ailées de la Fée.
tu en as parlé avec tant de tendresse ...que j'ai filé à la fin du post, consciente qu'un drame se profilait.
j'aurais préféré me tromper.
courage Marie.
des pensées vers toi et vers Pierre.
Merde, Marie, t'arrête de nous écrire ça comme ça, juste pour que nous aussi on se mette à l'aimer, ce Pierre au coeur d'amadou, et nous obliger à lui dire... Rien. Rien d'autre que rien.
oui, très beau ce post & plus que touchant
bonne claque ds la G... au final
bisous @ toi
Je te lèche la joue
Vous êtes des petits choux à la crème et je vous aime bien.
Mais Albert, rentre ta langue, tu pues le pastis.
La villageoise, aujourd'hui...
Tiens : gros bisou baveux smack !
J'ai adoré, j'ai espéré un happy end et j'ai senti mes poils se dresser sur mes bras...
Snifouille
Découvrant ton blog au hasard des clicks, je suis toute émue...
Je t'envoie des bisous de réconfort, si réconfort il peu y avoir de la part d'une inconnue. Je crois mes petits doigts pour qu'une étoile filante passe et que tu puisses faire un voeux...
J'te bisoute, et je suis de tout coeur avec toi....
Quelle beauté et quelle tristessse dans ces lignes.La vie quoi. Joies et peines en alternance, constamment.
Rien à dire de vraiment très intelligent.
Alors je te fais une bise.
(et pis, fais chier quand même tout ça)
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